Santé mentale, télétravail, outils numériques, chaleur : les risques professionnels qui progressent ne se repèrent plus lors d'une simple visite des locaux. Le cadre légal donne pourtant aux élus les moyens d'analyser l'organisation du travail. Encore faut-il s'en servir.
En 2025, les troubles psychologiques, dépression et burn-out en tête, sont à l'origine de 37,8 % des arrêts de travail de plus de 30 jours dans le secteur privé, contre 30,3 % en 2020. Les troubles musculosquelettiques, longtemps premier motif d'arrêt long, passent au second rang.

Ce basculement résume le défi des élus du CSE. Leurs outils ont été pensés pour des risques physiques, visibles et localisés. Les risques qui progressent sont psychiques, diffus et liés à l'organisation du travail. Ils ne se constatent pas : ils s'analysent.
Des outils SSCT conçus d'abord pour les risques physiques et visibles
Le mandat SSCT repose sur l'observation. Le CSE procède régulièrement à des inspections en santé, sécurité et conditions de travail, et mène des enquêtes après un accident du travail ou une maladie professionnelle (article L2312-13 du Code du travail).
Sa mission d'analyse des risques (article L2312-9) renvoie aux facteurs d'exposition de l'article L4161-1 : contraintes physiques marquées comme la manutention ou les postures pénibles, environnement physique agressif comme le bruit ou les températures extrêmes, et certains rythmes comme le travail de nuit ou répétitif.
Le même article permet aussi au CSE de proposer des actions de prévention du harcèlement moral, du harcèlement sexuel et des agissements sexistes. Mais la dimension psychosociale n'y figure qu'à travers ces situations de violence, pas à travers l'organisation du travail.
Le droit d'alerte obéit à la même logique. L'élu qui constate une cause de danger grave et imminent, y compris par l'intermédiaire d'un salarié, doit alerter immédiatement l'employeur. La notion vise des situations où le risque peut se réaliser brusquement, dans un délai rapproché.
Un épuisement qui s'installe sur plusieurs mois entre mal dans ce cadre.
Ces outils s'exercent en outre avec moins de relais qu'auparavant. Depuis les ordonnances de 2017, la commission santé, sécurité et conditions de travail (CSSCT) n'est obligatoire que dans les entreprises et établissements d'au moins 300 salariés, et dans certains établissements présentant des risques particuliers.
Le CHSCT, lui, s'imposait dès 50 salariés. En 2019, 38 % des salariés étaient couverts par une CSSCT, alors que le CHSCT en couvrait 75 % deux ans plus tôt.
Rien n'interdit pourtant d'utiliser ces outils autrement. L'INRS indique qu'une inspection peut avoir pour objectif d'évaluer les conséquences d'un changement organisationnel ou de rechercher des pistes de prévention des risques psychosociaux.
Dans les faits, les praticiens constatent que les inspections restent souvent centrées sur l'hygiène et la sécurité, comme les issues de secours ou la protection incendie. L'outil permet de regarder l'organisation ; c'est l'usage qui doit évoluer.
Quatre situations où le risque échappe à l'inspection classique

Télétravail : l'isolement ne se constate pas lors d'une visite des locaux
Selon le ministère du Travail, la part des salariés télétravaillant au moins occasionnellement est passée de 9 % en 2019 à 26 % en 2023.
Un télétravailleur peut relever de la situation de travailleur isolé s'il ne peut être ni vu ni entendu par une personne capable de signaler sa détresse et de déclencher les secours.
Les effets commencent à être mesurés. Une étude publiée dans Science en juin 2026, portant sur 588 322 travailleurs américains interrogés entre 2011 et 2024, conclut que le travail à distance accroît le temps passé seul, dégrade le bien-être mental et augmente le recours aux soins, surtout chez les personnes vivant seules.
Il s'agit de données américaines, à transposer avec prudence.
Le télétravail n'est pas pour autant un risque en soi. Ses effets dépendent des métiers, des équipes et des pratiques managériales.
Pour l'élu, la question n'est donc pas l'ergonomie du poste à domicile, mais la répartition de la charge, les horaires, l'accès au soutien du collectif et la manière dont les difficultés remontent.
Santé mentale : une souffrance qui apparaît dans les arrêts plutôt que dans les alertes
La souffrance psychique emprunte rarement les canaux du CSE. Elle se lit plutôt dans les absences. Chez les moins de 30 ans, les arrêts sont fréquents et courts : parmi ceux qui ont été arrêtés en 2025, 21 % l'ont été deux fois et 17,5 % trois fois ou plus.
Ce profil d'arrêts répétés est un signal faible typique : pris isolément, il ne prouve rien ; répété dans un même service, il appelle une analyse.
Les baromètres invitent toutefois à la prudence. Empreinte Humaine mesure en juin 2026 une détresse psychologique chez 60 % des moins de 30 ans, tandis que Qualisocial/Ipsos observe au contraire une amélioration, avec 76 % des moins de 30 ans en bonne santé mentale en 2026 contre 71 % en 2025.
Pour l'élu, la leçon est claire : un baromètre national ne remplace pas l'analyse de sa propre entreprise.
Le sujet est au cœur de l'agenda public : le Gouvernement a prolongé en 2026 la Grande cause nationale consacrée à la santé mentale, avec l'objectif de l'intégrer aux politiques publiques, dont le travail.
Outils numériques et IA : un risque qui naît de l'organisation, pas du poste
Un logiciel de pilotage ou un outil d'intelligence artificielle peut modifier la charge, le rythme et l'autonomie sans changer le poste physique. Rien n'est visible lors d'une inspection.
Le levier de l'élu est la consultation : le CSE est informé et consulté sur l'introduction de nouvelles technologies et sur tout aménagement important modifiant les conditions de santé, de sécurité ou de travail (article L2312-8).
Pour que cette consultation soit utile, l'analyse doit porter sur les conditions concrètes de mise en œuvre : qui vérifiera les résultats produits par l'outil ? Comment seront traitées les erreurs ? La marge de décision des salariés augmente-t-elle ou diminue-t-elle ?
Quelles ressources sont prévues pendant la transition ?
Chaleur : un risque variable qui dépend des conditions extérieures
Le décret n° 2025-482 du 27 mai 2025 renforce les obligations des employeurs face aux épisodes de chaleur intense, calés sur les vigilances jaune, orange et rouge de Météo-France. L'employeur doit notamment évaluer les risques liés à la chaleur intense, en intérieur comme en extérieur.
Bureaux, ateliers et commerces mal adaptés sont donc concernés, pas seulement les chantiers.
Pour le CSE, la question n'est pas seulement de savoir si des mesures existent, mais si elles correspondent aux activités effectivement réalisées et si les équipes peuvent réellement les appliquer : pauses, hydratation, aménagement des horaires.
D'autres évolutions suivent la même logique, comme l'usure liée à des carrières plus longues ou le travail au rythme de machines automatisées. Dans tous ces cas, le risque ne survient pas en un instant : il se construit dans la durée ou dans l'organisation.
Le cadre légal permet déjà d'évaluer l'organisation du travail

Depuis la loi du 2 août 2021, l'évaluation des risques porte expressément sur l'organisation du travail et la définition des postes, et depuis le 31 mars 2022, le CSE est consulté sur le document unique d'évaluation des risques professionnels (DUERP) et sur ses mises à jour.
Pour exploiter cette consultation, les élus disposent d'une grille de lecture reconnue : le rapport du collège d'expertise présidé par Michel Gollac, remis en 2011 au ministère du Travail, regroupe les facteurs de risques psychosociaux en six familles : l'intensité et le temps de travail, les exigences émotionnelles, le manque d'autonomie, la dégradation des rapports sociaux, les conflits de valeurs et l'insécurité de la situation de travail.
Cette grille permet de vérifier, famille par famille, si le DUERP traite réellement les risques liés à l'organisation, ou s'il se limite aux risques matériels.

Quatre méthodes pour rendre visibles les risques organisationnels
Analyser le travail réel, pas seulement le travail prescrit
Le travail prescrit est ce que prévoient les procédures ; le travail réel est ce que font effectivement les salariés pour y parvenir, avec les imprévus, les interruptions et les arbitrages.
C'est dans cet écart que naissent la plupart des risques invisibles. L'INRS place l'analyse des situations de travail réel au cœur de la démarche de prévention des RPS.
L'Anact propose pour cela une approche simple, le modèle C2R, qui examine les contraintes subies, les ressources disponibles et les régulations possibles, c'est-à-dire les marges dont disposent les salariés pour ajuster leur travail.
Lire les indicateurs comme des signaux faibles
Absentéisme, arrêts courts répétés, turnover, heures supplémentaires : aucun indicateur ne suffit seul. C'est leur convergence dans un même service, et leur durée, qui signale un risque.
La même logique vaut pour les facteurs psychosociaux : c'est surtout leur combinaison, par exemple une forte intensité avec une faible autonomie, qui porte atteinte à la santé.
Agir en prévention primaire, au moment des consultations
La prévention primaire consiste à agir sur les causes, dans l'organisation, avant que la santé ne soit atteinte. L'enquête après accident ou le soutien psychologique relèvent, eux, de la réparation.
L'INRS recommande de privilégier une prévention collective centrée sur le travail et son organisation. Les consultations sur le DUERP, les réorganisations et les nouvelles technologies sont le moment où cette prévention est possible.
Mobiliser l'expertise
Le CSE peut faire appel à un expert habilité lorsqu'un risque grave, identifié et actuel est constaté dans l'établissement, et en cas d'introduction de nouvelles technologies ou de projet important modifiant les conditions de santé, de sécurité ou de travail (article L2315-94).
Contrairement au droit d'alerte, ce recours n'exige pas un danger imminent. En pratique, les risques graves invoqués relèvent le plus souvent des risques psychosociaux, et la jurisprudence retient comme projets importants des réorganisations, de nouveaux modes d'organisation ou de nouveaux systèmes informatiques.
Former les élus à l'analyse des organisations, sans attendre la fin du mandat
La loi fixe une formation SSCT d'au moins cinq jours au premier mandat ; en renouvellement, d'au moins trois jours pour chaque élu quelle que soit la taille de l'entreprise, et cinq jours pour les membres de la CSSCT dans les entreprises d'au moins 300 salariés.
Ce temps ne peut plus être consacré uniquement au cadre juridique et à l'inspection des locaux. Les élus doivent apprendre à analyser le travail réel, à lire des indicateurs, à utiliser la grille des facteurs psychosociaux, à conduire un entretien avec un salarié en difficulté et à questionner un projet de transformation lors d'une consultation.
Le rôle de l'élu ne consiste plus seulement à constater le danger : il consiste à le rendre visible avant qu'il ne produise ses effets, et à éclairer la direction sur ce qui rend le travail soutenable dans la durée.
À retenir
- Observer le travail réel et ses contraintes.
- Croiser les signaux dans chaque équipe.
- Agir sur l’organisation lors des consultations.
Pour aller plus loin avec DOXA
- Formations CSE – SSCT de DOXA Prévention
- Formation initiale SSCT (premier mandat, 5 jours)
- Renouvellement SSCT, entreprises de 11 à 300 salariés
- Évaluation des risques professionnels et document unique (DUERP)
Sources : Code du travail, articles L2312-8, L2312-9, L2312-13, L2312-60, L2315-18, L2315-94, L4121-3 et L4131-2 (Légifrance) ; décret n° 2025-482 du 27 mai 2025 ; Malakoff Humanis, étude annuelle sur l'absentéisme, édition 2026 ; France Stratégie, Comité d'évaluation des ordonnances travail, rapport 2021 ; M. Gollac (dir.), Mesurer les facteurs psychosociaux de risque au travail pour les maîtriser, 2011 ; INRS, fiches CSE et prévention des RPS ; Anact, modèle C2R ; baromètre Empreinte Humaine / Ipsos-BVA, juin 2026 ; baromètre Qualisocial / Ipsos 2026 ; Emanuel, Harrington et Pallais, Science, 4 juin 2026 ; ACMS ; info.gouv.fr, Grande cause nationale 2026.
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